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Pourquoi l'État finance-t-il Microsoft plutôt que de développer ses propres outils libres ?
La question qui fâche
Imaginez. Vous êtes professeur. Chaque année, vous payez une entreprise américaine pour qu'elle vous loue des stylos. Ces stylos ne fonctionnent qu'avec un certain type de papier, vendu par la même entreprise. Si vous changez de fournisseur, tout ce que vous avez écrit devient illisible. Et quand l'entreprise décide d'arrêter un modèle de stylo, vos anciennes notes deviennent inaccessibles.
Absurde ? C'est pourtant exactement ce que fait l'État belge avec Microsoft 365, Teams, et consorts.
Les réponses officielles (et leurs failles)
“C'est moins cher”
Vraiment ? Calculons. Une licence Microsoft 365 Éducation à l'échelle d'un pays, multipliée par le nombre d'écoles, d'années, de renouvellements. Ajoutez la formation continue (car l'interface change régulièrement), la maintenance, les mises à jour forcées. Sur 10 ans, le coût est astronomique.
Développer une solution libre demande un investissement initial, certes, mais ensuite ? Pas de loyer mensuel ad vitam aeternam. Pas d'obsolescence programmée. Pas de “désolé, cette fonctionnalité n'est plus disponible dans votre région”. Et surtout : l'argent reste en Europe, finance des emplois locaux, développe des compétences nationales.
“C'est plus simple”
Pour qui ? Microsoft 365 est “simple” parce que des milliards ont été investis pour le rendre familier, pour former les gens, pour l'imposer dans les écoles. C'est un cercle vicieux : on forme les élèves sur Microsoft parce que “c'est ce qu'on utilise dans les entreprises”, et les entreprises utilisent Microsoft parce que “c'est ce qu'on apprend à l'école”.
LibreOffice, Nextcloud, BigBlueButton, Moodle sont tout aussi “simples” quand on investit dans la formation. La différence ? Ces outils appartiennent à la communauté qui les utilise.
“Tout le monde l'utilise”
Ah, l'argument du mouton. Si tout le monde sautait d'un pont… Mais surtout, c'est faux. Munich est revenue au libre. La France développe des “clouds souverains”. L'Allemagne investit massivement dans le libre pour son administration. Des régions entières d'Italie, d'Espagne, du Portugal font le choix du logiciel libre.
La Belgique regarde le train passer.
Les vraies raisons (moins avouables)
L'inertie bureaucratique
Changer demande du courage politique. Un fonctionnaire qui maintient le statu quo ne risque rien. Un fonctionnaire qui propose une transition vers le libre devra justifier chaque petit problème pendant des années. Le système récompense l'immobilisme.
Le lobbying intensif
Microsoft ne dépense pas des millions en “partenariats éducatifs” par philanthropie. Chaque école qui adopte leurs outils est un futur client captif. Ils offrent des formations, des certifications, du matériel pédagogique “gratuit” (payé par nos impôts ensuite). Combien de décideurs éducatifs ont-ils dans leur carnet d'adresses un “conseiller” Microsoft ? Et combien un développeur de Nextcloud ?
L'incompétence numérique des décideurs
Beaucoup de responsables éducatifs et politiques ne comprennent pas vraiment ce qu'est un logiciel, encore moins la différence entre propriétaire et libre. Pour eux, “ordinateur = Windows”, “tablette = iPad”, “visioconférence = Teams”. Ils confondent la marque et la fonction.
La peur du ridicule
“Quoi, vous voulez qu'on utilise des trucs gratuits au lieu de vrais logiciels professionnels ?” Le logiciel libre souffre d'un problème d'image. Si c'est gratuit, c'est forcément de moins bonne qualité, non ? (Demandez à Wikipédia, à Linux qui fait tourner 90% des serveurs mondiaux, ou à Firefox si c'est de la mauvaise qualité.)
Ce que nous perdons
Au-delà de l'argent, nous perdons :
La souveraineté numérique : nos données éducatives sont sur des serveurs américains, soumis au Cloud Act. Les États-Unis peuvent légalement accéder aux données des élèves belges. Rappelons qu'Edward Snowden n'était pas un paranoïaque.
La pédagogie de l'autonomie : en enseignant Office et Teams, nous formons des utilisateurs dépendants, pas des citoyens numériques autonomes. Nous apprenons à nos élèves à consommer des outils fermés plutôt qu'à comprendre et maîtriser leurs outils.
L'innovation locale : l'argent public qui part chez Microsoft pourrait financer des développeurs belges, des entreprises locales, des universités. Nous exportons notre richesse pour importer de la dépendance.
Les valeurs démocratiques : le logiciel libre incarne la transparence, la collaboration, le partage des connaissances. Le propriétaire incarne le secret, la concurrence, la rétention. Quelles valeurs voulons-nous transmettre à nos élèves ?
Et maintenant ?
La vraie question n'est pas “pourquoi l'État finance-t-il Microsoft”. C'est “quand allons-nous enfin investir dans notre propre infrastructure numérique libre et souveraine ?”
Parce que pendant que nous payons notre loyer mensuel à Redmond, d'autres pays construisent leur indépendance numérique.
Mais bon, c'est sans doute moi qui suis naïf. Après tout, qu'est-ce qu'un simple prof de maths peut comprendre à la stratégie numérique d'un État ?
Nicolas Pettiaux enseigne les mathématiques à l'Athénée Royal de Ganshoren et préside ASBL EduCode. Il organise EducaLibre 2026, une conférence européenne sur le logiciel libre en éducation. Il n'a jamais payé une licence Microsoft de sa vie sans le contester très fort et y être contraint et ne compte pas commencer.
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