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blog:20251207-le_meilleur_numerique

Le meilleur numérique est celui que l'on n'utilise pas

Quand moins de code fait plus de sens

On me demande souvent pourquoi je m'acharne à enseigner les mathématiques avec un voilier plutôt qu'avec les dernières applications pédagogiques à la mode. La réponse tient en une phrase que je répète à mes élèves : “Le meilleur numérique est celui que l'on n'utilise pas.”

Attendez, ne partez pas. Je ne suis pas devenu technophobe. Je code encore en Python tous les jours, je maintiens mon wiki sur https://educode.be, et je prépare une conférence européenne sur le logiciel libre dans l'éducation. Mais voilà, après vingt-sept ans d'enseignement, j'ai compris quelque chose d'essentiel.

L'équation paradoxale

Quand je sors mes élèves sur la Dame Blanche, mon Nantucket Clipper de 1972, pour leur apprendre la trigonométrie, ils ne touchent pas un ordinateur. Ils utilisent un sextant, une règle, un crayon. Ils calculent notre position avec leurs mains, leur cerveau, et parfois quelques jurons bien sentis quand les chiffres ne tombent pas juste du premier coup.

Et vous savez quoi ? C'est là qu'ils comprennent vraiment. Pas devant GeoGebra (que j'adore pourtant), pas avec Python (mon langage de prédilection), mais avec le vent dans les cheveux et l'horizon pour tableau noir.

Le numérique viendra après. Pour vérifier, pour approfondir, pour partager. Mais pas avant d'avoir compris avec ses tripes ce qu'est un angle, une distance, une vitesse.

Le syndrome du tournevis électrique

J'ai un tournevis électrique dans mon atelier. Pratique pour assembler des meubles en kit. Mais quand je répare un instrument de navigation sur mon bateau, je prends le tournevis manuel. Pourquoi ? Parce que je sens la résistance du bois, la tension de la vis, le moment exact où il faut arrêter de forcer.

Avec l'outil électrique, je visse trop fort, je foire, je recommence. Avec mes mains, je comprends ce que je fais.

L'éducation numérique, c'est pareil. On peut faire tourner des simulations magnifiques, des animations splendides, des quiz interactifs époustouflants. Mais si l'élève n'a jamais construit lui-même le concept, s'il n'a jamais galéré avec le problème, s'il n'a jamais ressenti physiquement la difficulté, le numérique ne fait que masquer l'incompréhension sous une couche de pixels colorés.

Le libre comme philosophie de la sobriété

Vous vous demandez peut-être pourquoi je milite pour le logiciel libre ? Ce n'est pas juste une question de licence CC-BY-SA ou de souveraineté numérique (même si ça compte). C'est aussi une question de sobriété intellectuelle.

Un logiciel libre, c'est un logiciel qu'on peut ouvrir, comprendre, modifier. C'est un outil qui nous force à nous demander : “Est-ce vraiment nécessaire ? Puis-je faire plus simple ? Dois-je vraiment ajouter cette fonctionnalité ou est-ce que je complique inutilement les choses ?”

À l'inverse, les plateformes propriétaires nous gavent de fonctionnalités dont personne n'a besoin, nous enferment dans des écosystèmes dont on ne peut plus sortir, et nous font croire que plus c'est complexe, mieux c'est.

Non. Mille fois non.

Les vrais super-pouvoirs numériques

Ne vous méprenez pas : je ne prône pas le retour à l'ardoise et à la craie (même si Catherine, mon amoureuse musicienne, me rappelle régulièrement que Jean-Sébastien Bach n'avait pas besoin de Sibelius pour composer).

Le numérique a des super-pouvoirs réels :

  • Il permet de partager instantanément des ressources libres avec des profs du monde entier
  • Il rend possible la collaboration asynchrone sur des projets complexes
  • Il offre des outils de visualisation qu'aucun tableau noir ne pourra jamais égaler
  • Il automatise les tâches répétitives pour nous laisser du temps pour penser

Mais ces super-pouvoirs ne fonctionnent que si on sait quand ne PAS les utiliser.

Ma règle des trois questions

Avant d'introduire un outil numérique dans mon cours, je me pose trois questions :

  1. Est-ce que l'élève a d'abord manipulé le concept sans numérique ?
  2. Est-ce que l'outil apporte vraiment quelque chose d'impossible autrement ?
  3. Est-ce que je choisis cet outil parce qu'il aide vraiment, ou parce qu'il fait moderne ?

Si je ne peux pas répondre honnêtement oui aux trois, je range mon ordinateur.

Le documentaire que je ne ferai pas (peut-être)

Je prépare un documentaire sur mon grand-père Pierre Gilbert, égyptologue belge dont toutes les œuvres sont tombées dans le domaine public. Je pourrais utiliser tous les effets spéciaux du monde, des reconstitutions en 3D, de l'intelligence artificielle pour animer ses photos.

Mais le plus puissant sera peut-être simplement de filmer ses carnets de fouilles manuscrits, d'entendre le crissement de la plume sur le papier, de sentir le poids de l'histoire dans ces pages jaunies.

Le numérique servira à diffuser, à traduire, à partager. Pas à remplacer l'émotion brute de tenir ces documents dans ses mains.

Conclusion : naviguer à vue

Je termine souvent mes journées sur le pont de la Dame Blanche, même amarré au port. Là, sans écran, sans notification, juste le clapotis de l'eau contre la coque, je réfléchis à mes cours du lendemain.

C'est là que naissent mes meilleures idées pédagogiques. Pas devant mon terminal Linux (pourtant très bien configuré), pas dans mon wiki DokuWiki (pourtant très utile), mais dans ce moment de silence numérique où mon cerveau peut enfin respirer.

Le meilleur numérique est celui que l'on n'utilise pas. Pas toujours, pas tout le temps, mais suffisamment souvent pour se rappeler pourquoi on enseigne : pour allumer des étincelles dans les yeux des élèves, pas des LED sur des écrans.

Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser, j'ai un sextant à calibrer. Sans batterie, sans wifi, sans mise à jour. Juste moi, l'horizon, et un peu de trigonométrie.


Nicolas Pettiaux enseigne les mathématiques à l'Athénée Royal de Ganshoren et préside ASBL EduCode. Il organise EducaLibre 2026, une conférence européenne sur le logiciel libre dans l'éducation. Retrouvez ses ressources sur https://educode.be// Tous les contenus de ce blog sont publiés sous licence CC-BY-SA 4.0

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blog/20251207-le_meilleur_numerique.txt · Dernière modification : de Nicolas Pettiaux