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Quand l'homme s'est enfermé : Rousseau et la grande illusion de la propriété
Il y a un moment fascinant dans l'histoire de la pensée où Jean-Jacques Rousseau, assis à son bureau au XVIIIe siècle, a posé son regard sur l'humanité et a dit essentiellement : “Vous voyez ce moment où quelqu'un a planté un bâton dans le sol et a déclaré 'ceci est à moi' ? Eh bien, c'est là que tout a dérapé.”
Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau nous livre cette phrase cinglante : “Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.”
Notez l'ironie mordante : les gens étaient “assez simples pour le croire”. Rousseau ne fait pas dans la dentelle.
La nature perdue dans un acte de propriété
Ce qui rend cette observation particulièrement pertinente aujourd'hui, c'est que Rousseau ne critique pas simplement un système économique. Il identifie un moment de rupture existentielle : l'instant où l'humanité s'est coupée de la nature en inventant une fiction juridique.
Avant ce moment fatidique, selon Rousseau, l'homme vivait dans un état de nature où les forêts, les rivières, les terres appartenaient à tous et à personne. La nature était un bien commun, partagé, comme l'air que nous respirons. La propriété privée a introduit trois choses qui ont tout changé :
- La séparation : en s'appropriant la terre, l'homme s'en est aussi exclu. Paradoxalement, en disant “ceci est à moi”, il a aussi dit “tout le reste n'est pas à moi”
- L'inégalité : certains ont eu plus, d'autres moins, et cette asymétrie s'est cristallisée
- La violence : il a fallu défendre ce “mien” contre ceux qui n'avaient rien
L'écho contemporain : des clôtures numériques
Ce qui est frappant, c'est que nous reproduisons ce schéma dans le monde numérique. Quand on enferme du code source, des connaissances, des ressources éducatives derrière des brevets, des droits d'auteur restrictifs, des DRM, on répète le même geste ancestral : “ceci est à moi”.
Et comme le notait Rousseau, il faut des “gens assez simples pour le croire”. Pourquoi acceptons-nous que des connaissances mathématiques, des algorithmes, des œuvres culturelles soient privatisés alors qu'ils sont le fruit de siècles d'accumulation collective ?
Les licences libres (CC-BY-SA, GPL, MIT) sont peut-être une tentative de retour à un état où le savoir redevient un commun. Un refus de la clôture intellectuelle.
La nature, elle, ne connaît pas de propriétaire
Voici l'humour final de cette histoire : pendant que l'humanité s'écharpait pour des parcelles de terre et des lignes sur des cartes, la nature, elle, continuait sa route. Les marées ne demandent pas de permis, les oiseaux ne respectent pas les frontières, et les graines voyagent au gré du vent sans visa.
Rousseau avait raison : en inventant le “mien”, nous avons créé l'aliénation. En nous séparant de la nature par des barrières légales et mentales, nous avons oublié que nous en faisions partie.
Peut-être que la véritable révolution ne consiste pas à redistribuer la propriété, mais à remettre en question son existence même. À reconnaître que certaines choses - l'eau, l'air, le savoir, la beauté d'un coucher de soleil - ne peuvent et ne doivent appartenir à personne.
Car comme le disait cet autre grand penseur moderne : “The land belongs to the living” - et non aux clôtures que nous dressons autour d'elle.
Écrit dans l'esprit du partage des communs
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